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Identité flottante: le maltais


II- LE FLOTTEMENT DE L'IDENTITE Nous tenons à préciser dès à présent que le masque posé par l'auteur sur son personnage ne pose aucun problème de "lisibilité". L'auteur a su masquer Edmond Dantès pour les autres personnages et de le voiler artistiquement pour le lecteur. Nous remarquons que le personnage n'a pas choisi de s'appeler Edmond Dantès, ni le numéro 34 . En revanche, après avoir reconquis sa liberté en s'évadant de prison, l'auteur semble lui accorder aussi la liberté de se nommer. C'est encore une question de vraisemblable: un prisonnier évadé se déguise, change de nom; c'est bien connu. a)Le Maltais Le personnage est seul. Il est nu comme un nouveau-né. L'auteur déplie le sème "marin" dont nous avons parlé. Etant seul, la question du nom ne se pose pas .La séquence évasion n'est pas encore saturée. C'est un moment de risque: va-t-on le ramener? Va-t-il mourir de faim et de froid ? Le lecteur et le personnage tremblent . Si on le ramène, s'il meurt, c'est une forme du discours qui prend fin, c'est l'annulation du programme tracé quand il était dans le ventre de sa mère: "Il avait pris une terrible résolution et fait un formidable serment" . Le personnage et le discours dont le lecteur aperçoit les confins par "l'horizon d'attente" sont sauvés par les contrebandiers qui passent, comme par hasard , à proximité du solitaire: " - Qui êtes vous ?demanda le patron en mauvais français . Le discours ne cherche pas à leurrer le lecteur mais le personnage avec qui Edmond parle , le patron des contrebandiers . Le lecteur sait qu'il s'agit de Dantès grâce à: " répondit Dantès ". D'ailleurs, même le personnage n'est leurré qu'à moitié car , par le passé du texte, on sait que Dantès est marin. Ce sème va encore être déplié: les sauveurs de Dantès veulent vérifier ses dires. Un matelot maltais n'est pas une identité suffisante. D'ailleurs , le portrait fait de notre personnage par le patron des contrebandiers, renvoie par "miroitement" de sens au numéro 34: "La barbe de six pouce, les cheveux d'un pied" . Le texte garde son vraisemblable car Edmond Dantès n'est pas en présence de gens honnêtes mais de contrebandiers qui ont aussi quelque chose à se reprocher. Ces derniers, non seulement n'ont pas cherché à identifier Dantès, mais l'ont même engagé à travailler avec eux . Le sème "marin" fonctionne toujours. Quelques sèmes de la personnalité du matelot maltais sont empruntés à d'autres personnages, à d'autres textes; à un moment du texte, Dantès est en effet opposé à Pangloss et à un autre moment comparé à Brutus . A Livourne, chez le barbier, on pourrait parler du stade miroir . "L'enfant" ne s'y reconnaît pas. Ce passage à Livourne est organisateur du récit. Le personnage s'y métamorphose : sa tête avec la barbe et les cheveux longs rappelle une de "ces belles têtes du Titien". Le code est encore ici le code de l'art ; le seul code qui permette la description de la beauté . Cette tête, quoique belle, doit changer, car elle appartient au numéro 34. Dans le cadre du changement, notons aussi les vêtement. Avant ce passage à livourne, le matelot maltais ne portait que des vêtements empruntés à l'un des contrebandiers . Les contrebandiers ne sont là d'ailleurs que pour permettre à Dantès de cheminer vers le comte de Monte-Cristo. Ils sont un coup d'éperon à l'action du roman. Le patron de la Jeune Amélie, ( c'est le nom du bateau des contrebandiers,) propose au matelot maltais de rester travailler avec eux; " Mais Dantès qui avait ses projets n'accepta que pour trois mois" . Avec le mot "projets" , le discours appelle le comte de Monte-Cristo et ses vengeances et rappelle le numéro 34 avec sa "terrible résolution" et son "formidable serment". Ceci montre assez que la notion de personnage n'est pas une notion statique que le producteur d'un récit donnerait d'emblée au début de celui-ci mais au contraire, en ce qui concerne le récit écrit surtout, une notion liée à la dynamique de la lecture: chaque morceau du discours nous apprend quelque chose de plus sur le personnage. C'est ainsi que certains sèmes du personnages nous renvoient au passé ou à l'avenir du texte, d'autres nous font quitter le texte et nous font voguer sur l'une ou l'autre culture et nous montre un autre visage du personnage. Le matelot maltais, par exemple, qui se renseigne sur le temps , demande quel jour ils sont; le contrebandier lui répond sans hésitation, mais quand le maltais demande quelle année ils sont, son interlocuteur est étonné . Cette situation nous fait penser à l'un des hommes de la Grotte dont le Coran dit qu'il ont dormi des siècles. Quoi qu'il en soit, sous cette question du matelot maltais apparaît le numéro 34. Cette étape du personnage avec les contrebandiers , appelons-la étape organisationnelle, va lui permettre de se préparer à la réalisation de ses "projets" ; il va chercher son trésor. Le discours exploite ici l'alternative : ou l'abbé était fou, il n'y avait pas de trésor; ou bien l'abbé avait sa raison et le trésor existait . Avec le mot trésor, le comte de Monte-Cristo réveille toute une culture liée aux contes de fées. La réticence des personnages tels que les gardes, le gouverneur et Dantès, à croire ce que dit l'abbé est un effet de réel. Il faut que Dantès trouve ce trésor. Une forme du discours en dépend. Il le trouva et aussitôt : " prit sa course à travers les cavernes avec la tremblante exaltation d'un homme qui touche à la folie" . Cette " tremblante exaltation " fonctionne dans le même sens que le doute antérieur dont elle peut être la conséquence. Elle ouvre aussi une alternative: Dantès sera-t-il fou, aura-t-il quitté une prison pour un asile, ou bien gardera-t-il sa raison? Il faut qu'il garde sa raison . Dantès est riche. Ce sème rappelle la pauvreté antérieure du personnage et annonce le suite du récit : "Maintenant, il fallait retourner dans la vie, parmi les hommes et prendre dans la société le rang, l'influence et le pouvoir que donne en ce monde la richesse, la première et la plus grande des forces dont peut disposer la créature humaine"