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Le comte de Monte-Cristo
III - LE COMTE DE MONTE- CRISTO
Quoique ce nom du personnage vienne à la fin de notre analyse, nous ne le considérons pas comme une dernière retouche du tableau. Rien que par son rôle de titre , nous aurions pu le traiter en premier lieu.
Qu'est-ce que - pour ne pas dire qui est - le comte de Monte-Cristo ?
Globalement, nous pouvons dire que c'est tout ce que nous avons déjà dit des autres étiquettes, auquel nous ajouterons ce qui viendra après. En d'autres termes, le comte de Monte-Cristo est le résultat dynamique des transformations opérées sur le signifiant et le signifié du personnage d'Edmond Dantès . Nous avons ajouté l'adjectif " dynamique" au mot résultat car nous voulons dire que , lorsque le personnage se donne cette appellation , il n'a pas encore fini de se faire et que son signifié ne sera véritablement complet qu'avec la fin des trois volumes de l'œuvre .
Phonétiquement, le mot "comte" est le lieu d'une ambiguïté qui est peut-être volontaire de la part de l'auteur . En effet, un souci apéritif sous-tend souvent le choix d'un titre. L'auteur, c'est évident, n'écrit pas pour lui-même, ni pour la poubelle; il vise un lecteur ; or, d'autres auteurs sont dans la même situation . Si un tableau de peinture - comme les autres marchandises- est visible d'emblée, ce n'est pas le cas pour un livre, un film ou une pièce de théâtre qu'il faut lire ou voir pour connaître . Dans le titre se joue donc la destinée d'une œuvre d'art telles que celles-ci.
L'ambiguïté phonétique du mot "comte" donne lieu à une triple lecture du titre, de l'appellation. Cette triple lecture est-elle vérifiée par le texte ?
a) Le comte de Monte-Cristo
Nous avons signalé - à ce stade là, il s'agissait d'un appel du texte- qu'Edmond Dantès avait extrait du comportement de Faria "une politesse élégante et des manières aristocratiques"4. Le discours jette donc les bases du comte bien avant l'apparition de l'appellation.
Une fois qu'Edmond Dantès, marin pauvre, a acquis une grande éducation et une immense richesse, il entre dans un autre rôle qui est celui du comte de Monte-Cristo. Ces transformations opérées par le discours sur le signifiant et le signifié du personnage de Dantès, obéissent à la contrainte du vraisemblable et suivent un ordre logico-temporel. Au début du texte, Edmond a 19 ans ; ensuite il passe 14 ans en prison. Pour donner l'âge du comte, le discours est obligé de tenir comte de cela. Il en est de même pour les autres sèmes du personnage. Dès la naissance du personnage d'Edmond Dantès, le discours nous dit de lui par exemple, qu'il voit bien et qu'il n'est pas chauve . En passant par le numéro 34, Dantès arrive à bien voir , même dans l'obscurité. Le discours ne remet pas en question le vraisemblable car il existe un savoir qui dit : "L'habitude est une seconde nature". Le comte de Monte-Cristo voit très bien également et a lui aussi des cheveux noirs.
Physiquement, le comte est une "personne" de trente-cinq ans, ayant un regard "fascinant", un visage pâle et sans rides5, et qui s'habille bien. La pâleur et la fortune du comte restent énigmatiques pour les autres personnages. Cette situation permet au discours de donner en leurs noms quantité de fausses réponses, d'es parler en usant de diverses métaphores. Quand le personnage, la comtesse C., dit à propos du comte de Monte-Cristo qu'il lui "paraît être Lord Ruthwen en chair et en os "6 , cette métaphore est un effet de réel. Le discours dit que Lord Ruthwen est un personnage, un être de papier et que le comte de Monte-Cristo qui est une personne, est l'image vivante de ce personnage.
A tout comte, un comté. Celui du nôtre est l'île le Monte-Cristo dont le texte lui-même dit que c'est un îlot de rochers et qu'il ne donne aucun revenu au seigneur. Ce recours au code géographique n'est pas gratuit; il s'agit de ce perpétuel effet de réel. Marseille, le Château d'If, l'île de Monte-Cristo existent, alors Dantès devenu comte, a existé.
En creusant un peu le nom de l'île servant de comté au personnage, nous trouvons le Mont du Christ. Cette île peut donc avoir une signification symbolique; comment refuser au seigneur du Mont du Christ un souffle divin ou du moins une certaine sainteté?
Dieu est tout puissant. Le comte l'est aussi dans une certaine mesure. Sa puissance est matérialisée par le discours dans son immense fortune: " Je dis, mon cher, que je ferai plus à moi seul avec mon or que vous et tous vos gens avec leurs poignards, leurs pistolets, leurs carabines et leurs tromblons. Laissez-moi donc faire"7
Un autre attribut de Dieu est de tout voir . Le comte voit bien, même dans le noir: "ils avancèrent silencieusement, le comte guidant Franz comme s'il avait eu cette singulière faculté de voir dans les ténèbres"8. Le "comme si" est un point de vue de Franz émis par le narrateur grâce au style indirect libre. Le lecteur sait bien d'où vient cet attribut, cette faculté au comte.
Dieu possède un immense savoir. Le comte aussi est très instruit. Il l'est même trop pour être seulement comte. Pour Albert,9l'instruction du comte dépasse les limites "doxologiquement" reconnues; "Albert était ravi des manières du comte que sa science seule l'empêchait de reconnaître pour un véritable gentilhomme"10. Cette science divinise-t-elle en quelque sorte le personnage? Est-ce en cela que le comte est singulier? En tout cas , cette science, donne au comte le pouvoir de tuer ou de ressusciter qui il veut:
"- Eh bien, Monsieur, disposez de moi , dit Valentine. Puis à voix basse: O mon Dieu! Mon Dieu! Dit-elle ,que va-t-il m'arriver?
- Quelque chose qui vous arrive, Valentine, ne vous épouvantez point; si vous souffrez, si vous perdez la vue, l'ouïe, le tact, ne craignez rien ; si vous vous réveillez sans savoir où vous êtes, n'ayez pas peur, dussiez-vous , en vous éveillant, vous trouver dans quelque caveau sépulcral ou clouée dans quelque bière;"11