JOURNAL DE SALAVIN 13
AUJOURD'HUI, 7 janvier, jour anniversaire de ma naissance, je prends la résolution de transformer totalement ma vie.
Je me nomme Louis Salavin. J'ai quarante ans. Je suis marié. Ma femme est la plus douce et la plus affectueuse des femmes. Non, vraiment, rien à lui reprocher, hormis certaines petites choses dont il serait bien déplacé de faire état, à la minute solennelle que voici. J'ai l'inappréciable bonheur de posséder encore ma mère. Elle est très vieille. C'est une personne admirable, une perfec¬tion. Le sort me l'a conservée ; il m'a fait cette faveur, à moi très indigne. J'écris ce mot en pleine connaissance de cause et dans l'espoir que je me l'applique pour la dernière fois.
J'avais un enfant, un fils. Je l'ai perdu. J'aime¬rais de pouvoir m'écrier, comme Job : « Dieu me l'a donné. Dieu me l'a repris. Le nom du Seigneur soit béni ! » Malheureusement, la foi religieuse m'a quitté depuis tantôt vingt-cinq ans et je dois avouer que la mort de mon enfant m'a déchiré. Injustice sans remède.
Je suis de caractère ombrageux, aussi je n'ai pas eu beaucoup d'amis. Deux d'entre eux méri¬tent pourtant d'être mentionnés ici. Compagnon de ma jeunesse, le premier s'appelait Octave Lanoue. Il vit encore et, si j'emploie l'imparfait quand je parle de lui, c'est pour montrer que mon Lanoue à moi est fini, que j'ai cessé de l'aimer. Je confesse la chose, je ne m'en vante point. Le second, Edouard Loisel, fut l'ami de mon âge mûr. Je ne peux songer à lui sans que le cœur me saigne. Je lui ai fait beaucoup de mal et lui ai voué, justement à cause de cela, certaine rancune impie que j'abjure aujourd'hui, dans le secret de mon âme.
Je suis pauvre, sans éclat. Tant bien que mal, je gagne ma vie. Un emploi quelconque, obscur, et qui correspond, somme toute, à mes aptitudes, à mes connaissances, celles-ci confuses, celles-là bornées. Je tiens, après avoir écrit cette phrase, à bien établir que, face au papier blanc, seul avec moi-même, je ne cherche pas à me diminuer vai-nement. Je suis à peu près affranchi de cette fiè¬vre d'humilité qui me paraît, à présent, un pénible excès de l'orgueil. J'ai beaucoup lu, j'ai réfléchi, j'ai souffert. Je me suis élevé, dans ma détresse. Ma culture est incomplète, mais je ne suis pas un pur ignorant ; voilà peut-être même un des plus graves obstacles à l'exécution de mon des¬sein. N'importe ! Où serait le mérite si je n'avais à compter qu'avec l'avenir ?
[...]
Cet examen sévère, et qui m'a tourmenté jour et nuit depuis l'automne dernier, ne me laisse entrevoir qu'une sortie. Faute de la prendre, il me resterait à renoncer, à déchoir, à ne pas m'échapper de moi-même, ce qui est pire que le suicide.
Tel qui ne peut s'élever ni dans la science, ni dans l'art, ni par les armes, la parole ou l'argent, peut, du moins, s'il le veut, devenir un saint. J'écris ce grand mot non sans scrupule, non sans honte, mais avec fermeté. Il faut que je devienne un saint. Voilà bien la seule chose qui dépende encore de moi.
Je l'ai dit, je le répète, j'ai perdu la foi religieuse. Il n'est donc pas question d'être un saint selon l'Eglise, un saint officiel. Je me suis instruit suffisamment de ces questions. Je viens même, en cet instant critique, d'ouvrir une fois de plus mes dictionnaires. L'un d'eux manque de précision ; d'une part, il définit le saint en ces termes : « Personne qui vit ou qui est morte en état de sainteté. » Et, d'autre part, il explique ainsi la sainteté : « Qualité de ce qui est saint. » Le second dictionnaire semble plus précis. « Le saint, dit-il, est celui qui vit selon la loi de Dieu, qui observe ses commandements. » Eh bien, malgré son ingénuité, c'est encore le premier de ces deux ouvrages qui me contente le mieux. « Le saint est celui qui montre de la sainteté. » Cette définition dérisoire me suffit et peut, dirai-je,